Lettre aux élèves

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Lettre aux élèves

et à tous ceux qui ne connaissent pas la méthode Feldenkrais™

24

JUIN, 2022

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Souvent je vous entends dire « C’est difficile de parler de la méthode ! »
Pourtant dès que je vous écoute en parler, je vous trouve pertinent, synthétique,
exprimant l’essentiel avec des mots simples …

Alors qu’est-ce qui vous fait croire que vous ne savez pas ?!

Je vous invite -pour parler de la méthode Feldenkrais, à laisser parler votre subjectivité, votre expérience.
Cette subjectivité s’appuie sur vos perceptions, et vos sensations au cours des mouvements et de leurs processus fonctionnels, comme sur vos « prises de conscience ».
Ce subjectif qui s’accorde à la réalité physique de votre squelette et de vos muscles devient une conversation qui se développe.
Ainsi la connaissance de vous-mêmes s’agrandit en pratiquant. Mais dans un modèle de société où la pensée crée des catégories, parler à partir de notre subjectivité nous paraît désuet, voir illégitime….

Quel est cet acte de percevoir?

C’est percevoir les changements d’appui sur le sol entre le début et la fin de la leçon, comme tout au long.
C’est percevoir les changements de sensation de notre longueur, de nos volumes dans le bassin, le ventre, la cage thoracique.

C’est percevoir les relations entre les articulations, et les différentes parties de nous-mêmes, et comment se fait le mouvement.

C’est observer la qualité du mouvement plutôt qu’évaluer si vous faites bien ou pas.
Un changement se fait dans la « posture » qui est aussi notre attitude au monde, qui varie : rien n’est stable.
Les écarts perçus au cours de la séance, construisent la différence perçue entre un avant et un après : ils construisent un apprentissage.
Si au début vous avez peu de vocabulaire « kinesthésique » de mouvement, qui raconte votre vécu, celui-ci s’enrichit progressivement comme vos gestes, vos choix dans le mouvement.
Et vous vous sentez plus long, plus grand, plus ouvert, plus libre … les pensées suivent l’état du corps.

La méthode Feldenkrais met en mouvement notre réalité subjective : comment on s’engage dans le mouvement, comment on l’organise, ce qui freine et ce qui joue librement. Par une attention ouverte qui peut alterner avec des moments, où elle focalise et pointe des détails, c’est ainsi toute la pensée en action qui se clarifie.
Sa richesse est le nombre insoupçonné de leçons différentes qui viennent toutes vous améliorer et vous offrent un terrain de jeux, un champ d’explorations.

L’inhabituel éclaire l’habituel

Vous savez ce que vous faîtes et comment vous le faîtes.

Sans chercher à réussir, la réalité subjective se rapproche de la réalité objective, et de votre potentiel physique. En cherchant à réussir, vous pourriez chercher à faire bien, comme il faut, vous pourriez avoir tendance à vous évaluer, à discriminer…finalement à vous éloigner de vous-même : vous commenceriez à produire des gestes que vous pourriez croire comme être ceux à exécuter…
Alors, vous comprenez bien que cette méthode est une démarche d’apprentissage : apprendre de vous-même, à vous-même. Et je tente de vous guider vers cela…
Bien sûr, la méthode Feldenkrais a des effets bénéfiques que nous, praticiens, ne nommons pas car ils viendraient créer un filtre entre la découverte du processus et votre expérimentation.

Cependant que pourraient-ils être ? Tentons une petite liste non exhaustive :

  •  Les douleurs s’atténuent réellement, et ça se prolonge !
  • Le plaisir du mouvement et une mobilité retrouvée même dans des articulations identifiées comme solides, tenues ….
  • Une posture/attitude : une « Acture » comme disait Moshe Feldenkrais, plus tranquille, moins en tension.
  • Une présence à soi
  • Du potentiel d’actions physiques et cognitives
  • La capacité d’autorégulation du système nerveux, retrouvée

Une constante à chaque fin de cours : un état profond de détente … Et sachez que ce n’est pas une méthode ou technique de relaxation : voici ce que disait Moshe Feldenkrais de cet état dit de « relaxation »

« La relaxation signifie que tout excès d’inhibition et d’excitation sont réduits c’est-à-dire que le tonus général des muscles et des articulations est adouci. Nous appelons « relaxation » la mobilisation de l’action. »

Je suis certaine que vous pourriez compléter cet article et témoigner de vos séances… La richesse de nos expériences valent plus que toute les catégorisations du monde !

Nathalie Touaty

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Moshe F. et Doris, au risque du désir

Moshe F. et Doris, au risque du désir

Moshe F. et Doris,
au risque du désir

30

MAI, 2022

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Mots-Clés

histoire
histoire de vie
récit

La lecture du livre de Moshe Feldenkrais « Le cas Doris » inspira ce texte à Basile. La subjectivité du regard posé est déroutante et tout autant heureuse.
C’était en 2018. Basile avait mis en évidence les contextes historiques des pays des 2 protagonistes : Doris et Moshe.

Aujourd’hui la guerre en Ukraine donne un écho à ce texte

Nathalie

Pour comprendre une partie de l’histoire du pays natal de Moshe F.

Moshe F. est né le 6 mai 1904 à Slavouta en Ukraine territoire qui est à cette époque sous l’autorité de la Russie impériale de Nicolas II le dernier des Tsars, lequel a été sacré empereur le 26 mai 1896 et abdiquera le 2 mars 1917, Nicolas II sera exécuté avec toute sa famille le 17 juillet 1918 à Ekaterinbourg. En 1922 après une courte période d’indépendance l’Ukraine est à nouveau annexée à l’URSS. L’URSS a été formée le 30 novembre 1922 par le congrès des soviets de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine et de Transcaucasie ;
Cette union se prolongera jusqu’au 26 décembre 1991, c’était un état fédéral formé de 15 républiques soviétiques.

À l’été 1941 l’Ukraine est envahie par les armées allemandes, à leur arrivée les Allemands sont accueillis en libérateurs par une partie de la population ukrainienne, mais les Nazis vont rencontrer de la résistance au fur et à mesure de leur avancée vers l’est, toutefois la population juive sera anéantie par l’application brutale de la solution finale.

En 1944 sur ordre de Staline l’Ukraine est de nouveau annexée à l’URSS. Ce n’est qu’après le 24 août 1991 qu’elle obtiendra sa souveraineté politique, l’indépendance complète sera proclamée le 1er décembre 1991. Moshe F. lui va vivre en France à partir de 1928 où il enseignera. Il vivra aussi en Angleterre et bien sûr en Israël. Il enseignera aux Etats-Unis.

Pour comprendre une partie de l’histoire du pays de Doris

L’état confédéral Suisse d’après un rapport commandité par le congrès Juif mondial en 1996, aurait blanchi 85 % de l’or des Nazis. Le gouvernement Suisse a livré des milliers de juifs à une mort certaine. Il a été de fait un partenaire actif et silencieux au service des criminels Nazis. Non par idéologie raciste, mais par pure vénalité. Ces accusations sont basées sur des documents accablants provenant des archives autrichiennes, allemandes, britanniques et américaines. Ils corroborent les révélations faites par le congrès Juifs mondial à l’été 1996.

Moshe F. et Doris au risque du désir

Moshe F. quitte l’Ukraine en 1918 il a 14 ans, il rejoint la Palestine alors sous mandat britannique où il sera maçon, puis il vient en France où il devient docteur en physique et ingénieur en mécanique, il travaillera avec le professeur Paul Langevin et sera l’assistant de Frédéric Joliot Curie. En 1940 quand les Allemands envahissent Paris il prend un bateau pour l’Angleterre.
Sauvé des eaux c’est ce que veut dire Moshe en revanche un « doris » (du grec cadeau et Dieu) est une barque qui était utilisée par les pêcheurs de morues, sur les bancs de Terre-Neuve jusqu’au début du XXème siècle aujourd’hui l’embarcation qui lui ressemble le plus serait le dériveur. Pourquoi ce détour parce que nos prénoms véhiculent le désir de ceux qui les choisissent, le plus souvent, les parents du futur petit être à venir. Et ces deux là Moshe F. et Doris devaient se rencontrer, une rencontre se produit souvent sur un parallélisme, là celui de leurs prénoms, mais toujours au niveau du désir, et qu’une embarcation à la dérive rencontre un sauvé des eaux c’est presque de la magie, réfléchissez vous verrez le désir c’est pareil pour nous.

Au moment où ils se rencontrent en Suisse en 1977, Moshe F. a 73 ans et Doris à 60 ans, et la très savante médecine occidentale n’a rien pu pour elle. A première vue Moshe F. diagnostique un cas désespéré… Et une profonde dépression, pourtant il l’ausculte pendant trois quart d’heure, lui fait écrire des chiffres en guidant sa main et il parvient à les lui faire lire, deux fonctions, la lecture, et l’écriture qu’elle avait complètement perdue, force est de constater que Moshe F. n’est pas le premier venu, et qu’il a une profonde empathie pour ses semblables, même pour les citoyens de la Suisse Allemande. Il faut savoir que Moshe F. est né en Ukraine et qu’il est juif, au moment de sa naissance ce pays fait partie de l’empire Russe du Tsar Nicolas II. En 1922 l’Ukraine sera annexé à l’URSS de Lénine, et en juin 1941 au III Reich.
À l’été 1941 les Ukrainiens accueillent l’arrivée des troupes d’occupations allemandes comme des libérateurs, certains d’entre eux vont êtres des auxiliaires zélés des Nazis dans les camps de la mort, la répression des juifs en Ukraine fut impitoyable, ce que le jeune Moshe F. n’ignore pas. Il faut aussi dire que la neutralité de la Suisse n’est pas aussi limpide qu’on nous l’a présentée l’état confédéral Suisse aurait blanchi 85 % de « l’or des Nazis » Mais revenons à Moshe F. et Doris au bout de quelques séances Moshe F. n’est pas sûr du tout de pouvoir vraiment améliorer la vie de Doris mais il pense qu’il faudrait pour obtenir quelques résultats probants, une séance par jour pendant un an, qu’il vit à Tel-Aviv-Jaffa où il enseigne.

Enfin qu’il ne peut exercer ses talents sur Doris que dans son pays.
Il propose donc à Doris de le rejoindre en terre promise. Doris accepte ce défi (contenant le désir de Moshe F.) d’aller vivre dans un pays qu’elle ne connaît pas, dont elle ignore la langue, c’est une réelle complication de vivre dans ses conditions. Elle est polyglotte et parle sans doute l’anglais, cette langue est pratiquée par un bon nombre d’israéliens (elle ira en Israël accompagnée de sa sœur, rappelons que Doris n’a rien perdu de son expression orale ni de son intelligence).
Doris va aussi accepter que les étudiants de Moshe assistent aux séances puisque Moshe F. enseigne. En contrepartie Moshe F. veillera à ce que l’intimité de Doris soit scrupuleusement respectée et exclura les étudiants de certaines séances. Moshe F. est un homme distingué puisqu’il va accepter que la langue qu’ils vont utiliser pour leurs échanges soit l’Allemand langue qu’il dit mal maîtriser, et qui est celle des bourreaux, (là c’est Moshe F. qui de nouveau va vers le désir de Doris) et ce n’est pas pour lui un mince sacrifice, sachant qu’il maîtrise parfaitement par ailleurs plusieurs langues Européennes…

Moshe F. va d’abord rééduquer la latéralisation de Doris et ses déplacements afin de lui éviter de se cogner dans les meubles, lui réapprendre à sortir par la bonne porte. Il la positionne souvent sur la table d’examen en situation où le corps est contenu de partout et débarrassé de la nécessité habituelle de résister à la pesanteur. Il ira même jusqu’à la trouver belle ce dont je ne doute pas un seul instant et cela permet au désir de pointer son nez, si je puis dire.
Au fond c’est un peu la rencontre de deux naufragés, deux survivants. A la fin de la cure Doris aura presque tout récupéré de ses facultés et elle rentrera chez elle à Zurich.

C’est précisément, là à Zurich, juste devant la gare qu’elle croisera Moshe F. une dernière fois, et comme souvent à la fin d’une histoire d’amour il y a la proximité d’une gare, ils se sont quittés sur le traditionnel : « j’ai été heureux de vous rencontrer » …

Si ce n’est pas l’amour, Dieu que ça lui ressemble. Comme le chantait autrefois la divine Juliette.

Basile B. Pratiquant le Feldenkrais à Marseille

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L’Abécédaire

Il suffit d’un geste

Il suffit d’un geste

Il suffit

d’un geste

15

Juin, 2021

Auteur

Nathalie Touaty

Catégories

Mots Clefs

imagination,
apprentissage,
gestes,
mots

Pour permettre une expérience somatique, la praticienne Feldenkrais invite chaque personne à sentir, vivre, se ressentir en explorant des processus de mouvements, à explorer une succession de mouvements qui forment un tout.
C’est une expérience en tant que personne singulière dans sa subjectivité.
Dans la pratique de la Prise de conscience par le mouvement (PCM), le mouvement n’est pas un objet extérieur à soi, un exercice qu’on s’applique, ni un but en soi. Le mouvement est un moyen. Et nous développons des variations autour d’un mouvement qui sont autant de façons possibles de faire le mouvement. Ces choix font que le mouvement s’organise, devient facile, élégant.

La praticienne guide par les mots, par un phrasé qui varie en rythme, tonicité. Elle engage son propre tonus, sa perception, son observation et son attention tout en décrivant les directions du mouvement, les éléments anatomiques, les relations, la qualité du geste. La séance devient un processus qui met la personne en mouvement de la tête aux pieds.
Ce processus développe les qualités liées au geste mais aussi les qualités d’attention, de sensation, de perception. Pendant une séance de la méthode Feldenkrais™, on sent, ressent, perçoit et pense et agit en un seul geste.

Les mots choisis et utilisés ont leur poids ; inviter à sentir, guider le sens des directions, clarifier l’anatomie, et comment se créent les relations entre, par exemple, les épaules et le bassin… Nourrir la qualité de mouvement : des notions comme le poids, l’énergie, l’espace, la densité, le volume, les différentes variations de vitesse de lenteur deviennent vécues. Ce ne sont plus de vains mots ou concepts et il n’est pas nécessaire d’être « experts en mouvement » pour accéder à ce vécu : dès la première séance, l’accès, la porte est ouverte.
Les mots – vocabulaire du mouvement – deviennent les ingrédients d’un plat à goûter par plaisir. Ils deviennent les fils colorés d’un tissage sur lequel la personne allongée, pendant la séance, vient s’appuyer.
Cette séance, pourtant commune et partagée avec les autres à nos côtés, devient singulière. L’attention de la personne vient éclairer ce qu’elle sent, ressent, perçoit, nourrit sa recherche, son exploration son besoin. Sans le chercher volontairement, consciemment : c’est de l’ordre de cette plasticité neuronale, une souplesse du cerveau qui sait prendre ce dont notre système tout entier a besoin pour sa propre autorégulation.

Ce vendredi matin, 27 mai à 9 heures, c’est une séance sur les mouvements de la colonne vertébrale, sur l’organisation des courbes. Les élèves sont sur le dos. Au cours de la séance Prise de conscience par le mouvement, la colonne vertébrale vient dessiner un C, un S. La personne prend conscience des liens entre le bassin et la tête, la force – sans l’effort ! – qui se distribue le long de la colonne. Le bassin peut pousser la tête loin des épaules, peut l’amener à lui selon qu’il bascule vers les talons vers la tête. Dans cette leçon – leçon car nous apprenons de façon organique par l’expérience du mouvement – un des enjeux c’est que la personne puisse sentir sa colonne vertébrale varier dans le dessin des courbes, passer de la flexion à l’extension, dans son ensemble ; puis que la colonne vertébrale lombaire puisse aller en flexion pendant que la colonne vertébrale thoracique peut aller en extension et réversiblement.
La praticienne ajoute des contraintes, des variations de mouvements qui aident le processus global, mais elle ajoute aussi des éléments de perception intérieure et guide de façon à ce que plus de soi-même s’engage dans le mouvement, vers une image de soi plus complète.
Les mots deviennent touchants et peuvent provoquer un entendement…
Nous passons sur le côté ; changer la configuration, le rapport gravitaire, la situation de repères dans l’espace vient modeler la plasticité cérébrale. De par ce changement, certaines personnes ne trouvent plus le mouvement, l’effort arrive dans la musculature, le bassin et les jambes s’agrippent l’un à l’autre.
C’est dès lors que l’imagination va venir soutenir l’apprentissage et le mouvement. Un imaginaire du geste s’invente en venant s’imaginer poser les pieds sur un sol à l’arrière de soi (nous sommes sur le côté). M.H. se sert de cet imaginaire en action ; elle viendra diriger son mouvement en se représentant ce sol et en le créant en elle. Tout son mouvement se clarifie, la colonne vertébrale retrouve la mobilité et l’organisation du mouvement – et comme sur le dos – se fait sans encombres, délicatement. Et d’avoir modifier le rapport de soi à l’espace et au sol, aidera M.H. à laisser quelques vertèbres au niveau d’une partie de la cage thoracique à se mobiliser s’inclure dans le mouvement.

L’imaginaire du geste et l’imagination sont des multiplicateurs de la qualité du mouvement.
L’imagination est un support à l’apprentissage.

Et il suffit d’un geste, ici d’un mot. Un mot touchant, comme un geste de toucher éveille crée un entendement chez la personne.
Comme l’a dit M.H., il a suffit « d’un bout de bois » derrière les pieds pour que son action devienne un acte orienté.

1- L’imagination comme modèle d’apprentissage, notion et concept développé lors d’une post-formation par Mme Sabine Pfeffer, formatrice de la méthode Feldenkrais

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Pourquoi les jaguars ne font pas d’abdos ? #2

Pourquoi les jaguars ne font pas d’abdos ? #2

Pourquoi les jaguars ne font pas d’abdos ! #2

7

JUIN, 2021

Catégories

Mots-Clés

animal
Darwin
muscles
puissance
effort

Un jaguar qui court se ramasse en son centre : les pattes arrière se rapprochent du ventre, comme les pattes avant. Tout son corps est prêt, disponible à la propulsion.

Quelle que soit l’action à accomplir, tout de lui-même est orienté vers l’action. Sa tête regarde devant, libre à la vigilance. Qu’il mange, qu’il dorme, il est à ce qu’il fait. L’animal est rythmé par ses besoins essentiels.
L’homme se crée une narration, un récit, autour des actes de la vie. Il se conditionne et conditionne ses actes.
Si l’animal a plus d’inné que d’acquis, l’être humain, lui, passe par un long et progressif apprentissage pour devenir adulte.
Et nous vérifions chaque jour que nous sommes des êtres très conditionnés ; et nous avons besoin de renouveler notre disponibilité pour apprendre ; et apprendre nous renouvelle.

Cependant, la frontière entre l’animal et l’être humain s’atténue : nous découvrons des espèces capables de narration, d’émettre des moyens de communication, et même de laisser des traces sonores ou écrites. L’humain tente un rapprochement à la nature ; et peut redécouvrir ses similitudes avec l’animal. (Bien sûr certains n’ont jamais perdu ce contact.)

L’homme sait grimper, courir, marcher, se coucher au sol, mais il s’est éloigné de ces actes simples en suppléant sa vulnérabilité par les outils, la technologie. Il devient sédentaire. Son confort et son besoin de confort entrent dans la fresque du progrès.

Alors, pour agir, il a besoin de se conditionner, de s’exercer. Dans sa sédentarité l’homme a perdu le sens du mouvement, avec un sens kinesthésique
et proprioceptif. Il perd ses appuis, sa relation aux supports gravitaires : connaître ses appuis, comment s’asseoir et, du support, comment se lever facilement. Agir orienté dans l’espace. Il a découpé les gestes, les actions en exercices. Des exercices qui ne font travailler qu’une partie des muscles alors que la coordination est la garante d’une action efficace.

Faire des abdos peut raccourcir les grands droits, et cela empêche l’extension du bas du dos.

En Feldenkrais chaque séance de groupe – la Prise de Conscience par le Mouvement – est différente ; on cherche à développer les sens du mouvement avec la relation à tout notre être dans l’espace. Tout s’organise : être humain ce n’est pas prendre son corps comme un outil qu’il faut dresser.
En recherchant cette coordination profonde dans un accord entre la respiration, l’organisation du mouvement, la synergie des différents groupes musculaires. Nous pouvons alors retrouver la puissance de l’action ; nous distinguons la force de l’effort.

L’attention à soi, les chemins neuronaux, se développent grâce à cette méthode Feldenkrais, outil de transformation neuroplastique.
Laisser émerger une activité orientée comme le jaguar qui coure vers là où il regarde et ne regarde pas là où il court…

« Rien dans nos comportements n’est permanent, si ce n’est notre conviction qu’ils le sont. »
Moshe Feldenkrais

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Dialoguer par le toucher

Dialoguer par le toucher

Dialoguer

par le toucher

Une étude de cas publié sur la revue Pratiques de mai 2021

12

Avril, 2021

Auteur

Nathalie Touaty

Catégories

Mots Clefs

toucher,
touchant
étude de cas
JKA & Feldenkrais
Sens du mouvement
développement de l’enfant

Quelques repères de séances individuelles ; l’intégration fonctionnelle de la méthode Feldenkrais™ avec Anouk ; comment le toucher organise en continu un dialogue entre l’enfant et la praticienne Feldenkrais™.

Je pourrais vous présenter l’enfant selon le diagnostic posé sur elle. Mais ce n’est pas le regard que nous portons. La personne est bien plus que la maladie ou le symptôme qu’elle porte. Et même si ici l’enfant est porteur de handicap, ce qui nous intéresse, c’est sa potentialité, ce qu’elle fait ou ce qu’elle ne fait pas encore. À tout âge, la personne est pour nous un sujet apprenant.

Ce regard place un fond, souvent non nommé, d’affects en cours chez le praticien comme chez l’élève.

Ces affects, que Daniel Stern nomme « affects de vitalité », portent l’enfant vers le projet de venir se saisir du monde, d’aller dans le monde.
Je vais tenter, au travers de séances individuelles reçues par Anouk (pour préserver la confidentialité, le prénom a été changé) de parler de la fonction du toucher. Sans ce toucher spécifique, cette méthode ne serait pas tout à fait la méthode Feldenkrais™.

Moshé Feldenkrais dans L’Évidence en question 1 nous dit : « L’intégration fonctionnelle fait appel aux éléments les plus anciens de notre système sensoriel: le toucher, les sensations de traction, et de pression… La personne de plus en plus attentive, sent son tonus musculaire diminuer, sa respiration se faire régulière et plus profonde, son abdomen se détendre et sa peau, mieux irriguée, se dilater. Elle ressent ces choses selon un mode primitif volontairement oublié et retrouve le bien-être d’un jeune enfant en pleine croissance. »
Quand son père m’amène Anouk, elle a presque cinq ans. Je sais très peu de choses d’elle : qu’elle a une maladie rare, une mutation génétique qui a complètement ralenti son développement moteur, langagier, émotionnel. Elle a suivi un stage intensif avec un collègue espagnol. Le père a été interpellé par la manière de travailler du praticien créant un dialogue doux, des processus de mouvements nouveaux, un toucher non intrusif… une technique différente à laquelle sa fille répondait bien.

Anouk arrive un matin, souriante, de bonne humeur.
Elle est là. Mon attention est orientée vers elle, sans me couper du père: je l’observe sans qu’elle le perçoive, de façon légère et je me questionne. Où est sa « demeure gravitaire » 2 ? Comment ses appuis s’organisent-ils sur le sol? Qu’est-ce qu’elle ressent de son rapport aux mouvements? Comment s’adapte sa colonne vertébrale aux changements de position ?

Quand son père la porte de son bras gauche au bras droit, l’assoit sur ses genoux, lui parle, l’allonge sur le sol 3 , j’intègre dès le début la relation tonique et la fonction phorique 4 entre le parent et l’enfant. Le porté intègre de porter physiquement et psychiquement: le toucher englobe cette fonction; le toucher soutient la fonction gravitaire.

Je demande au parent de me décrire ce que fait l’enfant, seul ou pas, et d’évoquer sa personnalité. Bien souvent, le parent convoque ce qui manque, ce que l’enfant ne fait pas encore. Il est important d’amener le parent à regarder ce que fait l’enfant, que ce soit un petit mouvement intentionnel, ou une action, une coordination qui peut émerger de façon aléatoire. Au cours de la séance, je souligne lorsqu’une potentialité
se crée.
Progressivement, le parent en vient à regarder autrement. Le projet d’apprentissage est alors porté à trois. Les « affects de vitalité » deviennent un tissu, une enveloppe pour l’enfant. Personne ne s’illusionne sur le projet, on reformule les objectifs, les aptitudes ou habiletés à mettre en mouvement.

Spasticité ?

Anouk sait se retourner: sur le sol, aller du dos à plat ventre. Mais c’est au prix d’une spasticité importante, son mouvement est arrêté, se bloque dans une extension, les membres raidis, la tête se renverse en arrière.

Et de là, elle ne peut revenir, faire une autre action. Elle n’a plus aucun choix. Je vais partir de ce schéma et, par mon toucher, lui indiquer le poids de sa jambe, sa tonicité, faire lâcher les tissus (sans masser, sans presser, sans tracter), organiser une transmission osseuse à travers différentes variations qui lui donneront du choix dans la manière de se retourner, et de se
sentir en mouvement. Sentir que tout d’elle-même participe, avec son attention, elle ressent son relâchement ou, devrais-je dire, les différents relâchements musculaires.
En effet, le système nerveux utilise le mouvement pour donner les réponses adéquates, c’est-à-dire nécessaires, utiles à l’adaptation. L’action guide la perception qui est modélisée par le cerveau. La perception du sol devient différente et l’environnement est de plus en plus intégré en l’enfant.

Ce sont ces « types » de toucher ou de modulations de mon toucher qui permettent à Anouk de sentir les qualités toniques et tissulaires, la dynamique de la perception. Toucher d’attention et d’écoute: il y a une rencontre entre l’intéroception et l’extéroception.
Qu’il s’agisse de se retourner à partir des jambes ou des bras, à partir du bassin ou des épaules, je m’adresse à toute sa personne.

« Nous sommes bien plus que la somme des parties »; que ce soit les émotions, la perception, l’action, la pensée, le mouvement en exprime la totalité. Dans mon attention et ma représentation, aucun contact n’est séparé de ce qui se passe: respiration, appuis, état d’attention de l’enfant, calme, ou stimulation… Je porte aussi attention à mon pré-mouvement, en sentant son squelette et, en me le représentant, je sens le mien. Je sens mes appuis et j’engage les siens; mon propre adossement porte son poids. C’est ainsi un dialogue entre deux systèmes proprioceptifs – donc entre deux systèmes nerveux. Le toucher commence à organiser le mouvement et le développement.

Lorsque les membres se raidissent, ou lorsque la colonne vertébrale devient comme un bâton, c’est un toucher d’écoute, d’accueil, un toucher qui met en partage un territoire – en te touchant, je suis touchée et réciproquement – qui permet de déjouer et de créer une nouvelle orientation dans le membre. Tout se « laisse venir » vers… un projet de mouvement. Rouler et s’asseoir par exemple. En quelques secondes, le poids réel du membre se donne, arrive à ma main.

Du support ressenti, devenu geste d’hospitalité, l’enfant rencontre le sol; la relation active avec le sol qui deviendra de plus en plus l’allié du mouvement.
Anouk commence à percevoir sa « demeure gravitaire ». Dès lors, une main support donne un accueil, pendant que l’autre main peut aller vers le bassin, organiser une rotation, par pression pour qu’Anouk sente et perçoive que c’est le sol qui lui permet de rouler.

Puis c’est un « toucher connecté », en pensant comment l’ensemble des articulations s’organise par rapport à d’autres; Anouk sent que sa rotation lui fait rouler la tête, les yeux suivent et cela oriente son regard. L’appui du sol devient un appui dans l’espace.
Anouk retire des informations, sans les analyser, par la peau (contact, chaleur, poids), les articulations qui donnent des indications de géométries. Le mouvement et l’orientation de la tête la situent dans l’espace, son schéma corporel se clarifie, se dessine. Les sens toucher, vision et mouvement – qu’on croit séparés en psychologie, coopèrent. « Les sens sont considérés comme des systèmes de perception »5 ; le système haptique inclut le squelette, le système vestibulaire, les capteurs cutanés, les récepteurs: il nous permet de recueillir des informations sur nos corps et notre milieu.

À ce moment de la séance, j’introduis des variations de mouvement autour du même thème ; variations subtiles – méta-thème de la fonction –, elles peuvent, aussi être rythmiques, on peut chanter, sourire et je l’assure dans son mouvement.
Quand la coordination se construit – non comme un bras avec une autre partie: la coordination n’est pas une addition – par une organisation d’ensemble musculaire, par les appuis et le support, par les potentialités spatiales de la colonne vertébrale, j’intègre dans l’image du mouvement tout moment aléatoire. En effet, tout enfant au développement classique joue et trouve le mouvement de façon aléatoire: je saisis cet aléatoire pour l’intégrer, car il est une émergence et fait partie d’un ingrédient de fonction motrice qui se répétera ou pas. Car l’une des fonctions du cerveau est d’ordonner, de créer de l’ordre.

Dans cette perspective, faire des pauses est crucial. Anouk a trouvé une autre manière de se retourner; d’un toucher sécurisant, les mains ne doivent pas partir trop vite. Anouk, émue de se sentir « là », et de « voir » de là, a encore besoin de la présence des mains (ses joies s’expriment très vite dans ses membres et la spasticité peut revenir). Comme j’attends sans rien changer, elle gradue son émotion, elle écoute, elle goûte cet état. Et je gradue mon retrait.
Lorsqu’ Anouk est suffisamment disponible, je peux aller vers un autre projet, une étape nouvelle du développement, qui sera déclinée en plusieurs capacités à acquérir: appuis des avant-bras pour se redresser, allonger le bras, suivre sa main du regard, organiser son assise. Trouvant l’appui des mains elle pourrait tourner la tête, faire suivre les yeux.
Ce jour, je choisis de l’inviter à tourner la tête, de la différencier du buste (capacité à bouger indépendamment): je sollicite son regard, cela reste difficile; une stimulation lumineuse sera nécessaire puis la tête tourne par les yeux qui suivent la lumière « lampe de poche » du téléphone de son père.

Séance sur le ventre

En appui sur ses avant-bras, Anouk est dans une situation d’appui très nouvelle. Dans une extension du dos assez importante. La laisser trop longtemps serait une erreur: des tensions et la spasticité reviendrait.
Le père confirme que, même si elle arrive dans cette position spontanément, ce n’est pas agréable d’y rester.
En effet, redresser la tête ne se fait pas, pour l’instant, de manière organisée: le poids de la tête est lourd, les courbes de la colonne vertébrale ne sont pas arrivées à maturité, la colonne n’est pas encore dessinée avec la lordose lombaire et cervicale comme elle le devient en grandissant pendant les premières années de la vie. Mes mains amènent une pression en montant des pieds à son buste. Main douce, paume comme une éponge, les pressions ne doivent pas durcir mais permettre à Anouk d’accepter le sol, la pression naturellement exercée par la pesanteur. Les fascias s’élargissent, glissent, les différentes enveloppes autour des muscles se différencient ; les membranes interosseuses « cèdent » et les os trouvent leur place. Les articulations deviennent enfin des relations: bassin et hanche, bassin et colonne vertébrale…

Si, auparavant, le bassin paraissait mou, avec une dureté des jambes, le rapport s’inverse désormais. Le bassin se fait sentir sous ma main. Je peux le faire rouler: le toucher est une pression et emmène la relation à la colonne vertébrale aux épaules. Transmettre la force, stimuler l’os par des relations de la hanche avec le bassin, dans différentes directions, penser clairement les mouvements: flexion, abduction et adduction, en pliant le genou: tout autant de fonctions nécessaires au développement. Ces aptitudes lui permettront d’avoir un bassin qui peut soutenir l’extension, la tête pour se repousser et venir s’asseoir.

Si les mains deviennent techniques, sachant guider les détails des mouvements, cela demande au praticien d’avoir un patrimoine de séances, de processus de mouvements et d’avoir aussi eu des sensations vastes, sensibles, qui ouvrent vers des perceptions élaborées: un imaginaire du geste. Le geste technique est toujours sous-tendu par la représentation des mouvements.
Mes mains lisent, mon regard enveloppe. Je viens à sa tête, par la connexion clavicules/première et deuxième côtes, la tête se redresse devient plus
stable. Des épaules, en transférant les appuis d’un coude à l’autre, guider la tête à se mettre plus en relation à un coude ou un autre. Puis en revenant aux jambes, l’aider à revenir sur le dos, la tête se déporte. C’est alors qu’en venant sur le dos, la tête vient au centre, au milieu, le regard se centralise, focalise. Cette étape est fondamentale, la tête est souvent inclinée vers la droite, les yeux asymétriques: l’œil gauche devenant divergent. Son regard a focalisé sans présenter des objets, mais en sollicitant par des micromouvements précis entre les épaules et la tête qui appellent les fonctions d’extension/inclinaison ou de flexion latérale pour la tête, et de rotation au niveau de la cage thoracique.
Les mouvements que nous utilisons dans la méthode Feldenkrais™ sont simplement ceux de l’espèce humaine, de nos schémas d’évolution… Une complexité à élaborer entre phylogenèse et ontogenèse.
Ce projet d’amener le poids de la tête au-dessus de l’épaule pour rouler m’a demandé une certaine clarté d’intention, de me représenter le chemin et les infimes étapes du processus: savoir ce que je fais et comment je le fais est primordial. Le toucher est sécurisant, intentionnellement dirigé en portant et, d’une main communicante, partageant le territoire.
Il me faudra aussi prendre en compte des variants aussi différents les uns des autres : son attention à mon toucher, son attention à elle-même, ses expressions, ses babillements, son tonus, sa respiration. Dès qu’Anouk sent, ses yeux se centrent, légèrement baissés : elle reconnaît quelque chose en elle.

La séance individuelle – intégration fonctionnelle – est un système haptique: le toucher, le regard informe sur le milieu, l’espace, l’environnement. Mais aussi sur les milieux propres à la séance, sur l’être en mouvement. C’est un contact au monde et avec le monde.

Souvent, chez celui ou celle qui peut verbaliser, à la fin d’une séance, la personne n’a pas la sensation d’avoir été manipulée mais d’avoir été mue par le mouvement.
L’anglais permet de le dire facilement: « Motion to Emotion ». Ses émotions subtiles dépassent le sentiment de plaisant/déplaisant, agréable/désagréable…

Le toucher éveille le sens du mouvement, reflet de l’image que chacun a de soi en mouvement.

1- Moshe Feldenkrais, L’évidence en question, Éd. L’inhabituel, Paris, 1997, p. 149
2- Expression empruntée à Hubert Godard, enseignant-chercheur à l’université Paris 8, arts, esthétiques, philosophie. La demeure gravitaire serait cet endroit en nous où on est prêt à aborder le monde. Elle inclut l’adossement, l’équilibre postural, les appuis, le sens haptique…
3 – Je travaille avec les enfants aux besoins spécifiques (EBS), au sol, mais, avec mes collègues, nous pouvons travailler sur une table.
4 – Fonction phorique : contact de soi à l’autre, qui porte, physiquement et psychiquement.
5 – Traduction du titre du texte de James J. Gibson, “The Haptic System and its Components”, The Senses Considered As Perceptual Systems, chapitre VI, Londres, 1956.

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